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Vue de la plage Vainahō et du Fort Collet, Taiohaè, Nukuhiva. René Gillotin, 1844.

1840 - Capitaine M.F. Bernard : « Mission du brick le '' Pylade '' aux îles Marquises »

Écrit par

ANNALES MARITIMES ET COLONIALES - 26ème ANNÉE - 2ème SÉRIE - PARTIE NON OFFICIELLE


SHOM,1841. Annales Maritimes et Coloniales - Tome 2.

http://dx.doi.org/10.17183/AMC_1841_T2

 

AVANT-PROPOS

*- Les notes entre parenthèses avec * sont de Jacques Iakopo Pelleau.

*- Les notes entre parenthèses sans * contenant des nombres renvoient aux pages du document original.

*- Afin de conserver l’authenticité du texte, on a gardé l’orthographe du capitaine Bernard et de l’époque.

 

PRÉAMBULE

Entre avril et mai 1840, le capitaine Bernard arrive aux Marquises sur le Pylade ; il mène une campagne de reconnaissance de l’état de l’archipel, probablement dans la perspective de l’annexion qui se déroulera deux ans plus tard. Malgré sa brièveté, ce rapport non officiel nous donne une foule de détails intéressants sur Nukuhiva, Ùapou et Tahuata et leurs chefs : Temoana, Heato et Iotete.

 

TEXTE DU RAPPORT

 couv amc 1841 t2                                   

Page de couverture des Annales Maritimes de 1841

 

PARTIE NON OFFICIELLE (181) - N° 18 - LETTRE sur la Polynésie.

Mission du brick le Pylade, commandé par M. F. BERNARD, capitaine de corvette. Cette mission s'est accomplie du 12 mars au 29 août 1840.

 

brick ouragan 1830brick pont                                  

Maquette du brick l’Ouragan, de la même classe que le Pylade

Valparaiso, 29 août 1840

À la faveur de l'ancre à jet de la Thétis, le Pylade appareilla de Valparaiso le 12 mars 1840, et s'en éloigna avec les avirons de galère, malgré la brise contraire. Pendant dix jours encore, le brick subit l'impulsion qui lui est donnée par les petites fraîcheurs incessamment variables qui l'accompagnent. Ce n'est que le 22, à peine à 100 lieues de la côte du Chili (* 482 km), qu'il rencontre du vent, et peut faire une route directe vers sa destination. Placé alors précisément sous le tropique, il ne dévie plus de cette position que pour jeter l'ancre aux îles de Mangareva, situées quelques minutes plus N.

En marchant invariablement sous le tropique, le commandant voulut rechercher :

1° Au S., la limite des vents alizés ;

2° A l'E., celle des vents quasi réguliers de sud, dus à la proximité du continent d'Amérique ;

3° La direction, la force et la durée des courants sous un parallèle donné dans la largeur du grand Océan. Il a pensé qu'il commencerait ainsi une série d'observations qui compléterait l'exploration de l'espace compris entre le Pérou et l'archipel Dangereux, si chaque bâtiment détaché successivement de la station française dans la mer du Sud recevait l'ordre de suivre, autant que possible, une route parallèle à la sienne, à 30' par exemple N. ou S. de celle-ci.

Le 12 avril, à trois heures du soir, un mois après son départ de Valparaiso, le Pylade mouilla au milieu des Mangareva (îles Gambier de Wilson).

(…/…)

C'est le 21 qu'enfin nous pouvons faire voile pour les Marquises (187). Nous sortons par la passe de l'O., opposée à celle où nous sommes entrés. Celle du S., suivie par l'Astrolabe, est intermédiaire ; ainsi le mouillage de ce groupe, dont les abords sont si effrayants sur la carte de Beechey, sont accessibles aujourd'hui de tout temps et de tout vent, pour un vaisseau de 130 canons.

Une grande intimité s'était établie entre nos hommes et les insulaires ; plusieurs parmi ceux-ci n'ont pas quitté le brick pendant notre relâche à terre. À bord, c'était un aimable échange d'hospitalité. Enfin la confiance dans le bâtiment et sa nation devint telle, que Maputeo Grégorio, en adressant au commandant, la veille de son départ, une lettre et quatre perles, pour le Roi et la Reine des Français, lui expédie en même temps, dans une boîte ouverte, tout ce qu'il possède de perles, avec la supplique de les transmettre, à Valparaiso, au négociant français qu'il supposerait digne d'en être le dépositaire, et qui deviendrait pour toujours son correspondant dans cette ville. Le commandant décline cette responsabilité ; mais le ministre revient bientôt avec son lest, exposant que ce refus serait une calamité pour le peuple, dont cet envoi doit satisfaire les premiers besoins ; que c'est une occasion unique de se mettre en relation avec nos nationaux du Chili, et de recevoir d'eux les produits de la France ; qu'ils adressent les perles à M. Lamotte-Duportail, qu'on leur a désigné comme digne de leur confiance , mais que, dans tous les cas, ils fondent le plus grand espoir sur l'intérêt que le commandant du Pylade témoigne à une population pauvre, élevée par nous au rang de chrétiens, et qui ne peut d'abord en remplir toutes les obligations sans un puissant appui. Le commandant cède, et nous pensons qu'il conviendrait d'autoriser les capitaines qui le suivront à recevoir administrativement les perles adressées aux Français. Ce serait une extension dans l'archipel aux services qu'il est prescrit aux commandants de bâtiments de rendre, sur les côtes d'Amérique, pour les valeurs d'agent. (188) Le commerce de Taiti (* Tahiti) réclame cette faveur, et dit que les perles sont l'or de la Polynésie.

Le neuvième jour de notre navigation, nous laissons tomber l'ancre aux Marquises, à huit heures du matin, dans la baie de Vaitahu, île Tahuata (Sainte-Christine).

Nos nationaux livrés à leurs seules ressources sont, depuis vingt ans, presque sans abri dans cette partie de l'île. Le roi Iotete l’habite ; oubliant les promesses faites au capitaine Dupetit-Thouars, et ouvertement travaillé par les missionnaires protestants dont il prend les cadeaux et regrette la religion, il n'a prêté aucun appui aux Français, et sans faire le mal s'est abstenu du bien. M. Caret, chef des missions d'Océanie, accourt à Vaitahu de Poucy, vallée E. de l'île, où il a trouvé un chef hospitalier et une population meilleure (* Aucun nom de vallée ne correspond, de près ou de loin, à ce nom de Poucy).

Il nous expose qu'il a aux îles Uapou et Nuhiva (* Nukuhiva), des frères dont il ignore le sort depuis leur débarquement et qui lui donnent les craintes les plus vives. En sollicitant d'être transporté le plus tôt possible sur ces points placés sur notre route, il nous fait remarquer que, pour son retour à Sainte-Christine, il ne peut compter sur une autre voie que la nôtre. Après avoir pesé ces appels simultanés, faits au moyen du Pylade au dehors et au-dedans du Vaitahu, le commandant s'arrêta au seul parti qui pût tout concilier sans trop grand sacrifice de temps.

Iotete étant venu à bord au moment du mouillage, nos premières paroles avaient été sévères ; ses promesses pour l'avenir eurent l'accent de la franchise, le commandant y crut et le lendemain, en effet, à la tête de vingt vigoureux insulaires, il avait descendu des montagnes le nombre d'arbres qu'on avait fixé. M. Bernard se détermina donc à partir immédiatement en laissant à Vaitahu, pour construire un logement pendant son absence, des ouvriers qu'il reprendrait à son retour.

Ces soins et quelques dispositions préalables avaient fait remettre au lendemain, 2 mai, la célébration de la Saint Philippe. L'équipage descend à terre en armes, nous posons (189) la première pierre de l'asile destiné aux prêtres, il reçoit le nom de la reine Amélie de France. Notre autel est dans les bois, ce temple des premiers Chrétiens, celui des Gaulois, de si chère mémoire pour des Français jetés à l'extrémité de la Polynésie.

Notre temple a l'immensité en perspective, les arbres séculaires en sont les colonnes et la nature y rassemble les tableaux les plus variés ; le bruissement du feuillage, le chant des oiseaux, le murmure de l'aiguade qui tombe de la montagne et le fracas de la vague qui se déroule avec fureur sur ces plages profondes, mêlent leurs accords sauvages aux détonations de l'artillerie du Pylade, accompagnant notre Domine salvum. Iotete et son peuple meurent d'admiration (selon son expression) du spectacle qu'ils ont sous les yeux, le prêtre nous remercie en termes touchants, de l'impression qu'il lit sur tous les visages, il retrace ce que la liberté de conscience doit au Roi des Français dans ces contrées, et nous supplie d'être auprès de Sa Majesté l'organe de son éternelle gratitude. Iotete et ses nationaux dînent à bord, il fait connaissance avec le champagne qui lui paraît digne d'être bu à la santé des grands chefs de la terre.

Le 3 mai nous sommes sous voiles à cinq heures du matin et le soir nous avons franchi les vingt lieues O. qui nous séparent d'Uapou. Cette île est sans port, et nous, sans notion sur le lieu qu'habitent les Français.

Au jour nous arborons nos couleurs, nous tirons du canon et l'on expédie un canot armé pour la baie la plus au vent, sur la face nord de l'île, afin de pouvoir la suivre après sans contrariété de cap en cap, mais notre bonne étoile nous a conduits d'abord à notre destination ; l'embarcation revient bientôt avec ceux que nous cherchions, accompagnés du roi de cette terre, pris d’assez bonne heure pour n'être pas ivre de kava, et d'une reine, dotée du plus joli visage que nous ayons vu dans la Polynésie (* Comme précisé plus bas, il s’agit du chef Heato et de son épouse Tahiapeutōua, sœur de Temoana ; ils sont donc à Hakahau). Ils visitent un bâtiment pour la première fois et leur extase est inexprimable, ils supplient le commandant (190) d'approcher la côte pour être vus du peuple qui ne voudra pas les croire quand ils raconteront les merveilles qu'ils ont sous leurs yeux. Ils déjeunent avec le commandant qui bientôt s'achemine avec eux vers l'île. Les abords brisent avec violence, le débarquement est dangereux et lent, la reine s'est soustraite à ces embarras en se précipitant dans les montagnes d'écume, et en nageant gracieusement vers la plage où elle arrive la première.

Le Pylade, sous la conduite du lieutenant en pied, croise devant la baie.

Ce peuple neuf, tenu en dehors des contacts étrangers par la privation de tout abri sous ses côtes, nous accueille avec élan. Le roi Heato a logé et nourri les missionnaires depuis leur débarquement. Une maison, sur leur plan, est achevée depuis deux jours ; nous n'avons qu'à remédier au dénuement total survenu dans leurs vêtements.

Le commandant achète aussi pour six livres de poudre, cinquante-six toises carrées de terrain autour de leur demeure ; le roi et le commandant en placent immédiatement les bornes ; une longue incursion dans l'intérieur nous fait juger favorablement du sol et des hommes.

Là seulement nous avons vu des plaines dans cet archipel. Les insulaires, que nous trouvons partout bons et empressés, sollicitent vivement M. Caret, qui parle très-bien leur idiôme, de rester au milieu d'eux, et, pour preuve de leur zèle à venir, ils entonnent des cantiques enseignés par ses confrères qui savent à peine, cependant, quelques mots de la langue du pays.

Il semble que les Marquises n'auraient pas résisté un siècle aux efforts de la civilisation, si celle-ci avait placé son centre d'action au milieu de ces gens simples, et, pour l'essayer, M. Bernard s'engage à y ramener M. Caret en se rendant aux Sandwich. Le lendemain matin la population est fort répandue sur notre route, et le rivage est couvert de fruits qui nous sont offerts. Des adieux affectueux s'échangent avec promesse de se revoir ; à midi nous avons rejoint le brick et mis le cap (191) sur Nu-Hiva ; au coucher du soleil le canal est franchi et nous donnons à pleines voiles dans la sûre et vaste baie de Taiohaè, rangeant la pointe E. à quelques toises seulement, nous atteignons sur le même bord le fond de la rade où nous mouillons par huit brasses d'eau.

Une baleinière pilote pour laquelle nous n'avions pas voulu laisser porter au large, convaincue que toute arrivée nous forcerait ensuite à un long louvoyage, nous rallie au mouillage ; des Français y venaient au-devant de nous. Nous apprenons que l'enceinte qui entoure leur demeure est habituellement violée. On lève l'ancre et nous allons nous placer à deux encablures de la maison du roi Temoana, qui arrive récemment d'Angleterre (* Parti de Nukuhiva en 1834, Temoana y est revenu en décembre 1839, soit quatre mois auparavant) tranchant du Tamea-Mea (* = prenant exemple sur Kamehameha, roi de Hawaii) dont il annonce vouloir suivre les errements aux Marquises. On le fait chercher, on exige que les choses volées soient restituées ou indemnisées, et que les insulaires qui ont été injurieux ou hostiles envers nos nationaux soient condamnés à nous remettre chacun un fusil en signe de repentir.

Vingt-quatre heures sont données pour faire droit à ces demandes ; et, comme Temoana veut en délibérer avec les chefs, on lui adresse par écrit nos griefs et les conditions ; il espère pouvoir y répondre de bonne heure le lendemain, si le commandant veut aller à terre. Il s'y trouve, en effet, avec l'état-major du brick. Ce n'est pas sans surprise que nous voyons bientôt descendre vers nous les habitants des montagnes en grand costume de guerre ; on leur demande ce qu'ils veulent, ils répondent qu'ils viennent voir la fête ; les hurlements, les contorsions, les cliquetis de lances, les décharges d'armes à feu, le son des trompes et des tambours retentissent de toutes parts. Temoana arrive au milieu de ce tumulte, un tremblement involontaire trahit son agitation ; attendant quatre cents Taipi dans la journée, il s'est préparé à les recevoir, il n'a pu s'occuper de l'affaire en litige avec nous, il vient chercher le commandant pour haranguer le peuple. C'est une solution qu'il nous faut, lui disons-nous, (192) et non pas des discours ; les Taipi n'entreront pas en rade avant, et on va tout disposer à bord pour les couler s'ils se présentent. Tu sais nos conditions, nous y persistons.

À la tête de l'état-major du Pylade, le commandant se dirige vers la plage, l'un des chefs, en manteau pourpre, était en travers de l'escalier qu'il fallait franchir pour sortir de l'enclos ; d'un signe de son sabre, M. Bernard le détermine seul à livrer passage ; nous joignons le canot au travers de la foule devenue silencieuse. Une note nous arrive bientôt à bord, et nous instruit que le kava avait été distribué dès le matin, que nous avions coupé court à un guet-apens dont les dernières dispositions n'étaient pas prises au moment de notre départ ; il s'agissait de nous garrotter et de nous entraîner dans la montagne comme otages.

Convaincu de la puissance de la modération sur ces peuples, quand elle est ostensiblement accompagnée de la force, le commandant ne tint aucun compte de cet incident. Le triomphe du présent n'était pas douteux, mais nous avions encore à ménager l'avenir de nos nationaux. Notre bâtiment fut offert pour refuge aux Européens de Nuhiva, et l'on embarqua tout ce que possédaient les Français.

À cinq heures du soir, heure prescrite, s'accomplissait la volonté du capitaine, et Temoana, qui jurait le matin qu'il ne reviendrait pas à bord, parut à quatre heures et demie, nanti d'une partie des effets volés, et sollicitant un sursis pour rechercher le reste. Le commandant l'accorde, mais il déclare la mer tabou, Nu-Hiva en état de blocus et par conséquent les Taipi exclus. Le Pylade est le premier brick de guerre français qui ait paru dans la Polynésie ; ses deux mâts semblaient un signe d'infériorité à une population ignorante, qui ne voit que des bâtiments marchands qui en ont trois. On dut s'attacher à attirer les naturels à bord, certain qu'ils y prendraient une idée juste des choses.

Le 8 au matin, Niehitu, roi de fait, (* oncle et régent de Temoana) et Pākoko, les chefs les plus influents de l'île y arrivent ; nous sommes en exercice, chacun est à son poste de combat, ils sont (193) d'abord effrayés, puis ils visitent, questionnent, veulent voir la portée de nos boulets ; puis satisfaits sur tous les points, ils descendent dans la chambre, émerveillés. Ils seraient fous, disent-ils, de vouloir la guerre avec nous, ils consentent à tout. Le roi vient bientôt compléter en leur présence ce que l'on exigeait de lui. Les dispositions amicales qu'ils nous témoignent, les regrets chaleureux qu'ils expriment aux Français à Nu-Hiva, et les suppliques qu'ils leur adressent pour les décider à retourner à terre avec eux, réalisent les espérances que nous avions mises dans la marche ferme mais calme de ces différents.

Le tabou est donc levé et l'entrée des Taipi autorisée. Comme ils paraissent apprécier la générosité du commandant, celui-ci profite de ce qu'ils lui disent à ce sujet pour leur parler de la guerre injuste qu'ils font à leurs voisins les Tahioas (* Les Taiòa de Hakauì), qui est l'occasion des cruautés les plus exécrables. Ils reconnaissent eux-mêmes qu'elle n'a aucun sujet légitime ; leur confiance en lui est entière, et, s'il veut, entre eux, négocier la paix comme arbitre, Niehitu s'offre à faire avec nous les premiers pas ; le commandant accepte.

Le 9 au matin, le roi et les chefs déjeunent avec lui, Niehitu part ensuite dans la chaloupe armée en guerre sous les ordres du lieutenant en pied du Pylade, avec MM. Caret et Garcia, pour la baie d'Akani (* Hakauì) qu'habitent les Taiòa. L'ambassade bien conduite ramène à bord le même jour, vers huit heures du soir, le roi d'Akani, Maheatete, qui s'y installe, et son ministre qui suit à terre Niehitu, empressé de se trouver à la réception faite aux Taipi. Ceux-ci, usant d'un laisser passer, arrivent dans dix grandes pirogues de trente hommes chacune. On prend les mesures qu'indiquent la prudence.

Le 10, tous les chefs, même Taipi, viennent dîner avec M. Bernard ; le grand prêtre surtout, dont le fils avait été tué dans cette guerre, était le principal obstacle à la paix. Ce n'est pas sans satisfaction pour notre commandant, sans (194) « amour-propre pour son pavillon », qu'à la suite de récriminations, dont il fait ressortir l'injustice, il les voit prendre un langage affectueux, jurer d'oublier le passé, se serrer les mains et proclamer la paix.

C'était un dimanche : le vieux roi d'Akani avait vu le matin nos hommes, en uniformes, assister à la messe célébrée sur le gaillard d’arrière ; il raconte, dans la manière exaltée de ces peuples, les impressions de la journée, et, pour satisfaire l'avide curiosité de tous, l'équipage en tenue, fait les exercices à feu de mousqueterie et du canon. Des fusées lancées plus tard excitent à bord et à terre des cris d'admiration prolongés. Elles font dire au grand prêtre que nous sommes plus que des hommes et qu'ils ne sont auprès de nous que des rats et des souris.

Le but principal de nos efforts obtenu, la concorde établie entre deux tribus acharnées dont les intérêts différents partageaient en deux camps l'île de Nu-Hiva, la plus importante et la seule fréquentée des Marquises, une troisième affaire s'est présentée qui intéressait toutes les nations.

Le capitaine Brown, du navire américain la Catherina, victime de sa confiance dans les Taipi, chez lesquels il allait faire des achats, avait été garrotté pendant six jours et menacé d'être mangé, il ne dut la vie qu'à un jeune Limémin (* De Lima, capitale du Pérou) jeté dès son enfance parmi ces peuples. Revenu à Taiohaè, le capitaine Brown, trop malade pour écrire une protestation contre les procédés des Taipi, avait chargé un missionnaire français d'en transmettre les expressions au premier bâtiment de guerre qui mouillerait dans ces parages. C'est cette rédaction française, d'un grief américain, qui est présentée au commandant du Pylade.

Une apparition sur la rade des Taipi, dans l'intérêt général du commerce, pouvait entrer dans le cadre de ses instructions, mais, dans l'espèce, il croyait convenable d'y être appelé notoirement par la nation que les événements avaient frappée. Le capitaine Silvestre Petit, du baleinier la Rosalie, en relâche comme le Pylade à Taiohaè, avait été en rapport avec le (195) capitaine Brown. M. Bernard demande qu'il lui écrive officiellement à ce sujet, et, comme il se borne à apposer son nom sur la protestation du missionnaire, il ne croit pas devoir donner d'autre suite à cet épisode.

Enfin le 12, le vieux roi des Tahioas fait trêve aux fêtes de Taiohaè, et vient à bord du brick en partance pour Sainte Christine ; le commandant le fait conduire sur sa terre par un de ses canots, au-devant duquel il va mettre en panne dans la baie d'Akani. Cette embarcation hissée, il fait route pour Vaitahu, où il laisse tomber l'ancre le 14 mai à la nuit.

Nous trouvons la maçonnerie de notre édifice élevée, et, pendant que l'eau se fait, quinze hommes, charpentiers, mécaniciens, maçons, serruriers ou peintres, tous matelots du brick, donnent la dernière main à notre œuvre.

Le dimanche, 17 mai, la charpente est montée ; le bouquet qui la domine est abrité sous un pavillon tricolore qui porte en légende le nom de la reine Amélie de France, et un Te Deum porte jusqu'au ciel les remerciements adressés au Pylade.

Le 15, Maheòno, jeune chef d'Hanatetena, vallée considérable dans la partie E. de l'île, arrive à bord de bonne heure ; nos Français rendent hommage à son caractère noble et généreux, et lui-même s'exprime, sur notre patrie, avec chaleur et sympathie.

C'est dans sa baie seulement que la civilisation a fait quelques pas ; huit petites catéchumènes, en arrivant, sont présentées au commandant, et dinent chez lui avec leurs chefs et les missionnaires. Aucune femme n'étant reçue à bord, cette distinction fait sensation dans la population de Vaitahu, qui abandonne les obsèques d'une tante du roi pour accourir sur leur passage. Elles sont uniformément vêtues, et plusieurs ont des physionomies aussi spirituelles qu'intéressantes. Les insulaires les nomment les petites Françaises ; elles attestent au moins que, dans deux années, la mission catholique a plus fait de progrès dans cette île que la protestante depuis (196) soixante ans.

Maheòno n'a pas quitté M. Bernard pendant son séjour à Vaitahu : il est prétentieux dans sa mise, et par nous, il est devenu l'insulaire le plus élégant de Sainte Christine ; son humeur cependant est sérieuse et redoutée.

Le 18, l'appareillage est retardé par un triste incident : un déserteur anglais, établi à Vaitahu, vend une vache et un taureau à M. Caret, qui veut les naturaliser à Uapou où ce bétail est inconnu ; détourné de ses arrangements par la mission protestante dont cet homme n'est que l'agent, il revient sur son marché, et demande moitié en sus du prix convenu ; M. Caret l'accorde, en sorte qu'il ne reste plus à la mauvaise foi que d'éluder la convention, en nous présentant des animaux indociles qu'il faut renoncer à embarquer, après qu'ils ont démis l'épaule à un de nos hommes.

Vers midi, cependant, on met sous voiles, et le lendemain on dépose à Uapou, dans la baie d'Hakahau, déjà visitée par nous, le provincial des missions de la mer du Sud, que le peuple attend sur la plage, et que nous saluons à son départ de dix coups de canon.

Le soir, nous étions devant Nu-Hiva, comptant sur la visite des Français prévenus de veiller notre passage. Un pilote vient au-devant de nous, et nous donne des nouvelles satisfaisantes du pays ; on lui remet les lettres que l'on a pour Taiohaè, pressé que l'on était de doubler la pointe S. O. de l'île avant la nuit. On y parvient en effet, et, cheminant, toutes voiles dehors avec calme et petite brise, sous le vent de cette terre, nous sommes assaillis, à neuf heures du soir, par une bourrasque de quelques minutes, qui brise les barres de perroquet, et fait craquer la tête des deux mâts de hune. Nous remédions au mal, et, continuant notre route sur Oahu, nous jetons l'ancre à Honolulu, le 7 juin 1840, à onze heures du matin, par 14 brasses de fond.

Publié par Jacques Iakopo Pelleau en septembre 2020 à Taiohaè.

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