JOURNAL DE JOSEPH INGRAHAM
SUR LE BRICK « HOPE »
1790 - 1792
(Joseph Ingraham’s Journal of the Brigantine « Hope »)
PRÉAMBULE
Plusieurs années se sont écoulées depuis la création de la rubrique « Textes anciens » de ce site, dont six sont des traductions inédites de journaux de voyageurs anglophones parfois très longs, dont j’ai traduit la partie concernant les escales aux îles Marquises, depuis le passage du Capitaine Cook à Tahuata jusqu’à la prise de possession de l’archipel par la France en 1842.
Jusqu’à récemment, il me manquait encore le journal de Joseph Ingaham, premier occidental à poser le regard sur le groupe nord-est des Marquises en avril 1791, quelques semaines avant le Français Étienne Marchand navigant sur le « Solide ».
Après une longue quête, j’ai réussi à en dénicher un exemplaire d’une publication de 1971 présentée ci-dessous et j’en ai traduit le passage concernant les Marquises. Une première traduction de l'ouvrage avait été effectuée en 1937 par Bjarne Kroepelien aux éditions " La Coquille qui chante" - Oslo, mais l'ouvrage est introuvable.
Joseph Ingraham (1762 – 1800)
Ilustration d’un brick semblable au « Hope »
Informations trouvées sur Wikipedia et autres
Le *Hope* était un brick-goélette américain construit à Kittery, dans le Maine, en 1789, pour le commerce maritime des fourrures ; il appartenait à Thomas Handasyd Perkins, Russell Sturgis et James Magee. Le *Hope* quitta Boston le 16 septembre 1790 à destination de la côte nord-ouest du Pacifique, sous le commandement de Joseph Ingraham, ancien second à bord du *Columbia Rediviva* sous les ordres successifs de John Kendrick puis de Robert Gray. Le *Hope* contourna le cap Horn et passa la pointe sud de l'Amérique du Sud le 26 janvier 1791. Le navire fit ensuite escale le 14 avril à Port Madre de Dios, sur l'île de Dominica, dans l'archipel des Marquises. Il y embarqua des vivres en quantité limitée avant de reprendre la mer. Le 19 avril, l'équipage découvrit un petit groupe d'îles non répertoriées. Ces cinq îles étaient situées à environ 9 degrés au sud de l'équateur ; Ingraham les baptisa « îles Washington » Ce groupe fait partie de l'archipel des Marquises, dans l'océan Pacifique. Ingraham donna des noms à plusieurs de ces îles : Washington en l'honneur du président, Adams pour le vice-président, Federal, Franklin, Knox et enfin Lincoln pour un général. Les îles se situent approximativement par 9° 20' de latitude sud et 140° 54' de longitude ouest (par rapport au méridien de Greenwich.
On peut trouver d’autres informations en cliquant sur les liens suivants :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Ingraham
https://en.wikipedia.org/wiki/Hope_(1789_brigantine)
ESCALE DE JOSEPH INGRAHAM AUX ÎLES MARQUISES
DU 15 AU 22 AVRIL 1791
Traduction inédite de Jacques Iakopo Pelleau
*- Les nombres entre parenthèses renvoient aux pages de l’ouvrage susmentionné.
*- Les commentaires entre parenthèses marqués d’un astérisque sont du traducteur.
*- Les commentaires entre parenthèses sans astérisque sont d’Ingraham.
*- Les notes de renvoi marquées du signe « + » qui suivent immédiatement le renvoi sont celles de l’éditeur.
*- Les numéros entre parenthèses correspondent aux pages de l’ouvrage de 1971.
III - La découverte des Marquises
Scan de la page manuscrite du Journal d’Ingraham au 15 avril 1791 :
« At daylight on April 15th we bore away with a light breeze from the Eastward and pleasant weather. »
(Library of Congress catalog card number 73-142583)
À la lumière du jour, le 15 avril, nous mîmes le cap avec une légère brise venant de l’est et un temps agréable. Nous pouvions alors distinguer clairement cinq îles : Magdalena (* Fatu Iva), San Pedro (* Moho Tani), La Dominica (* Hiva Òa), Sainte-Christiana (* Tahuata) et l’île Hood (* Fatu Ùku). Cette dernière fut ainsi nommée par le capitaine Cook, qui pensait que les Espagnols ne l’avaient pas vue lorsqu’ils découvrirent les autres. (*)
(*) Pour lire la traduction de l’escale du Capitaine Cook aux îles Marquises, cliquer sur ce lien
Le vent étant très faible, nous n’avancions que lentement vers la terre. Vers dix heures, nous harponnâmes un grand poisson bigarré, que les marins appellent un bottlenose (* Peut-être un grand dauphin). Il se dégagea du harpon et prit la fuite, mais je crois qu’il ne survécut pas longtemps. Peu après, nous capturâmes un requin d’environ cinq pieds de long (* 1.5m). Comme il ne semblait pas y avoir de meilleure nourriture à attendre des îles au cours de cette journée, nous préférâmes faire notre repas de ce requin plutôt que de notre bœuf salé.
Vers cinq heures de l’après-midi, nous aperçûmes une pirogue venant vers nous depuis La Dominica. Peu après, une seconde apparut. Dans la première se trouvaient quatre hommes ; dans la seconde, deux garçons. J’ordonnai qu’on hisse un drapeau blanc bien visible pour leur montrer nos intentions pacifiques. Ils s’approchèrent à environ cent mètres de nous, mais tous nos signes d’amitié ne réussirent pas les convaincre de monter à bord. Ils nous interpellèrent dans leur langue, mais ni Opye (*) ni moi ne les comprenions.
(*) Ingraham avait recruté Opyen à la Société ou à Tahiti, probablement avant de se diriger vers les Marquises. Il espérait que cet homme, parlant une langue polynésienne, pourrait communiquer avec les insulaires des Marquises, dont la langue était supposée proche. Mais dans ce passage, on lit que « ni Opye ni moi ne les comprenions », preuve que le marquisien différait assez du tahitien pour rendre la communication difficile, même entre locuteurs polynésiens. (Information donnée par ChatGPT.)
Tandis qu’ils restaient à nous observer, je jetai un mouchoir à la mer et leur fis des signes pour les inviter à (44) le récupérer, ce qu’ils firent lorsqu’il se trouva à quelque distance de la poupe.
L'homme qui l'avait retiré de l'eau parut très satisfait de sa trouvaille et, après l'avoir fait passer de main en main pour que chacun puisse l'examiner, il se le posa sur la tête. Entre-temps, la pirogue transportant les deux garçons s'approcha. Ils accostèrent d'abord celle qui avait récupéré le mouchoir. Un vieillard, plus hardi que les autres, monta dans l'embarcation des deux garçons et vint se placer juste sous notre poupe, d'où je lui lançai quelques présents de peu de valeur. Le vieillard continuait de parler comme s'il était certain que nous le comprenions ; il s'interrompait par moments, attendant une réponse qui ne pouvait être qu'un signe de tête ou autre geste similaire. En nous quittant, il s'arracha quelques poils de la barbe et les lança vers le navire. J'ignore la signification de ce geste, et Opye ne put me l'expliquer non plus. Une fois cette pirogue rejointe par l'autre, le vieillard regagna l'embarcation qui l'avait amené, tandis que les deux garçons s'approchaient seuls de notre poupe. Je leur donnai un couteau, et ils s'éloignèrent précipitamment sans adresser la parole aux hommes de l'autre pirogue. Ces derniers les prirent toutefois en chasse et, je le suppose, les dépouillèrent de leur précieux butin. J'observai maints incidents de ce genre durant notre bref séjour parmi ce peuple.
À six heures, je fis lofer (* Placer le navire face au vent pour le ralentir) pour passer la nuit, ne voulant pas m'engager dans le détroit avant le lever du jour. Durant la nuit, nous eûmes de faibles brises d'est accompagnées de plusieurs fortes averses. Nous virions de bord de temps à autre pour éviter les terres qui nous entouraient de part et d'autre.
16 AVRIL. Au lever du jour, nous changeâmes de cap et, à six heures, nous pénétrâmes dans le détroit séparant La Dominica de St. Christiania. À huit heures, nous aperçûmes plusieurs pirogues stationnant au pied des hauteurs de La Dominica. Après nous avoir observés un moment, elles s'approchèrent, leurs occupants brandissant des poissons et criant « Ee ah » [* ià ], mot que Opye et moi comprenions tous deux comme signifiant « poisson » (* ià, dans le parler de Hiva Òa), puisqu'il était identique à celui utilisé aux îles Sandwich. Ils jetèrent plusieurs (45) petits poissons rouges ainsi que du fruit à pain, tantôt rôti, tantôt cru, obtenu en échange de quelques petits clous. Ils semblaient plus étonnés par tout ce qu'ils voyaient que n'importe quels autres sauvages que j'avais rencontrés auparavant. Ils étaient particulièrement ravis de se tenir debout sur le plat-bord de leurs pirogues pour regarder par les hublots de notre cabine, s'interpellant pour signaler la présence de femmes et d'enfants visibles à travers les ouvertures. Telle fut l'interprétation d'Opye, qui commençait alors à comprendre quelques mots ; en réalité, les « femmes et enfants » qu'ils apercevaient n'étaient qu'un garçon se trouvant dans la cabine.
Une brise s'étant levée, nous laissâmes ces pirogues dans notre sillage. Ils nous faisaient signe de nous diriger vers un point situé à leur hauteur - sans doute l'endroit où ils résidaient - mais, la baie étant petite et semblant peu abritée des alizés constants, je préférai chercher un meilleur mouillage et fis route vers l'ouest.
Tous ces hommes, comme ceux que nous avions vus la veille, étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement. J'observai cependant chez eux une coutume très singulière qu'ils considéraient sans doute comme une marque de pudeur, mais par égard pour mes amies qui, j'en suis sûre, liront ces pages, je m'abstiens de toute explication. (+)
(+) Dorr (* Ebenezer Dorr Junior, subrécargue) se montra moins réticent, notant dans son journal à la date du 17 avril 1791 : « Les hommes sont tout aussi nus et semblent aussi dépourvus de pudeur que les femmes, à une exception près : ils rabattent le prépuce sur le gland de leur verge et l'attachent avec une fibre de noix de coco. »
En naviguant vers l'ouest, nous longeâmes plusieurs baies d'une belle apparence, mais comme elles étaient plus ou moins exposées au vent qui soufflait dans le détroit, je n'osai pas jeter l'ancre. Les indigènes nous saluèrent et coururent le long de la côte dans la direction où nous naviguions. À midi, nous aperçûmes un promontoire rocheux qui était Port Madré de Dios (* Vaitahu), ainsi nommé par les Espagnols, et où le capitaine Cook avait jeté l'ancre lors de son second voyage autour du monde. Nous le connaissions grâce à la description de M. Forster, qui accompagnait le capitaine Cook lors de ce voyage et dont j'avais le journal en ma possession. Plusieurs pirogues vinrent à notre rencontre et nous rapportèrent des fruits à pain, des noix de coco et du poisson. Un seul s'aventura à bord, un vieil homme dont les cheveux étaient aussi blancs que la barbe. Au début, il tremblait violemment et aurait volontiers pris la fuite ; toutefois, il finit par se rassurer rapidement. Je lui remis un couteau en échange du poisson et des fruits qu'il avait apportés, et il parut tout à fait satisfait. Encouragé par cette aubaine, il regagna le rivage et revint aussitôt vers nous avec du poisson cuit enveloppé dans des feuilles ainsi que des bananes plantains mûres, denrées pour lesquelles il fut généreusement rétribué. Nous restâmes immobilisés par le calme plat jusqu'à dix-sept heures, moment où une brise légère nous poussa vers l'entrée de la baie ; nous y jetâmes l'ancre par trois brasses de fond. Souhaitant haler le navire plus avant (+), je tirai un coup de canon et fis signe aux indigènes de s'éloigner, leur signifiant que nous étions sous le régime du tabou.
(+) Haler un navire consiste à le déplacer en halant sur un câble fixé à une ancre.
Ils comprirent et obéirent aussitôt. À ce moment-là, nous étions entourés d'une vingtaine de pirogues transportant une centaine d'hommes.
Une fois livrés à nous-mêmes, nous nous trouvions, vers huit heures du soir, aussi près du rivage que je le souhaitais, soit à environ un mille et demi de distance (* 2700 mètres). L'une de nos ancres reposait par quinze brasses (* 27 m) de fond au nord-est, une autre par treize brasses (* 23 m) à l'est-sud-est. Comme il s'agissait d'ancres de faible dimension, je fis mouiller notre petite ancre de poste (+) à l'aplomb du navire pour éviter que nous ne dérivions hors de la baie durant la nuit. Cela fait, nous hissâmes nos filets de bastingage et organisâmes le service de quart.
(+) Une ancre de poste (ou ancre d'avant) est une ancre positionnée à la proue.
17 AVRIL. Le lendemain matin, dès l'aube, une pirogue double s'approcha, montée par dix hommes. Ils apportaient une branche de myrte (* ?) à laquelle étaient attachés une bande d'étoffe blanche et un morceau de racine de poivrier (* Probablement un pied de kava/piper methysticum). Ils nous remirent cet objet à bord. Dès qu'ils furent à notre hauteur, je fis hisser l'emblème bien en vue, sachant qu'il s'agissait pour eux d'un signe de paix. Ils nous vendirent un petit cochon, des noix de coco, etc. Le nombre de pirogues autour de nous augmenta rapidement ; en outre, de nombreux indigènes vinrent à notre rencontre à la nage.
« Marquesans in a canoe » - « Marquisiens dans une pirogue »
Dessin d’Ingraham à Tahuata
Il n'y avait aucune femme dans le groupe jusqu'à dix heures environ, moment où plusieurs d'entre elles arrivèrent à la nage. La plupart avaient des traits beaux et séduisants, de belles dents et des cheveux tombant librement en boucles. Leurs membres, délicats et bien proportionnés, semblaient avoir été façonnés avec élégance dans le but de plaire. (47)
Comme toutes les autres femmes des Mers du Sud, elles ne semblaient pas tenir la chasteté pour vertu. Nombre d'entre elles étaient nues, sans même une feuille de figuier (* À l’époque, il s’agissait du figuier des banians, de nos jour appelé banian/Ficus benghalensis) et celles qui portaient un substitut fait d'herbes et de feuilles n'étaient guère mieux vêtues. (+)
(+) Quelles que fussent les critiques que Dorr pouvait formuler à l'encontre de l'intempérance et de l'immoralité du capitaine, il n'était pas lui-même insensible aux attraits de la chair. Dans son journal, à la date du 17 avril 1791, il évoquait avec ravissement les femmes des Marquises : « On autorisa les jeunes filles à monter à bord sans la moindre hésitation. Elles étaient, dans l'ensemble, jeunes et de petite taille, entièrement nues et, sans exception, les plus belles créatures que j'aie jamais vues. Leurs formes et leurs traits étaient d'une beauté indicible. Comme elles étaient nues, aucun vêtement ne pouvait enjoliver ou dissimuler la réalité. Leur teint variait : certaines avaient la peau cuivrée, tandis que d'autres possédaient un teint aussi délicat que le nôtre. Leurs cheveux, longs et fins, étaient de diverses couleurs et flottaient librement, retombant en boucles naturelles. Nous ne leur vîmes aucune parure ; on peut supposer qu'elles en portent peu, à moins de considérer les motifs imprimés ou teintés [le tatouage] comme tels. Dans l'ensemble, leur beauté et leur douceur, ajoutées à leurs autres charmes, étaient telles que rares étaient ceux qui ne les admiraient pas, et nul ne pouvait résister à l'impulsion du moment. Elles ne semblent avoir aucune notion de honte ou de faute morale. »
Je ne savais toujours pas comment approvisionner mon navire en eau. Envoyer une chaloupe à terre aurait assurément nécessité neuf hommes : trois pour remplir les récipients, trois pour monter la garde sur le rivage et trois pour surveiller l'embarcation. Il ne serait alors resté que cinq hommes et un mousse à bord, puisque nous n'étions que quinze au total, officiers et moi compris. En fait, nous étions trop peu nombreux pour nous séparer sans courir le risque majeur d'exposer le navire et les embarcations à une attaque des indigènes, que notre faible effectif aurait probablement incités à passer à l'action. En revanche, si nous restions tous à bord, protégés par nos filets de bastingage, nous pouvions espérer défendre le navire efficacement, sans toutefois disposer d'hommes en surnombre.
Nous demandions souvent aux indigènes de nous apporter de l'eau ; ils le faisaient dans de petites calebasses, mais en quantités négligeables. Je finis par proposer à Opye de gagner le rivage à bord de l'une des pirogues pour en rapporter deux petits tonneaux, histoire de commencer. Il accepta volontiers ; je lui demandai alors de revêtir son marro (* Du tahitien maro, le pagne des hommes) et de retirer ses vêtements à la mode américaine. Il descendit à l'entrepont - je crus qu'il allait faire ce que je lui avais demandé - mais voilà que m'ayant mal compris, Opye s'apprêtait à mettre sa plus belle tenue. Je lui fis remarquer qu'elle risquait d'être abîmée par le ressac et qu'il valait bien mieux y aller comme je l'avais suggéré au départ ; toutefois, il refusa catégoriquement le marro et finit par monter dans la pirogue (48) tel qu'il était vêtu, emportant deux tonneaux que l’on transporta à terre où ils furent rapidement remplis d'eau de bonne qualité, puis ramenés à bord ; activités pour lesquelles les indigènes furent bien payés. Voyant cela, les autres réclamèrent d'autres barils. Certains les emportèrent dans leurs pirogues ; d'autres les transportèrent à la nage jusqu'à la rive, puis les ramenèrent à bord. De cette manière, nous avons rempli six barriques au cours de la journée, ce qui était tout ce que nous aurions pu obtenir si nous avions pu utiliser notre propre canot sans encombre, tant le ressac était fort.
À midi, je fis hisser notre yole à bord (* Une yole est un petit bateau léger, étroit et allongé, qui se déplace avec des rames (avirons) ou une voile – Wikipédia), car les indigènes, qui s'y entassaient en grand nombre, menaçaient de la faire couler. Par la suite, ils grimpèrent en masse le long des flancs de notre navire. Leur poids était tel qu'ils faillirent arracher les supports métalliques des filets de bastingage. De plus, ils déchirèrent ces filets en plusieurs endroits, créant des ouvertures assez larges pour laisser passer un homme. Chassés d'un bord, ils affluaient de l'autre, faisant ainsi gîter le brick. Voyant cela, je donnai l'ordre d'évacuer l’embelle des deux côtés. (+)
(+) L’embelle ou passavant est la partie du pont d'un navire située entre le gaillard d'arrière et le gaillard d'avant, la partie centrale d'un navire.
Il suffisait de brandir un mousquet pour les faire tous sauter par-dessus bord. Pourtant, ils devinrent vite plus hardis, constatant que nous ne leur faisions pas de mal. Cette audace croissante nous obligeait à rester sur le qui-vive. Je les laissai se tenir sur les porte-haubans et autres emplacements où leur poids était soutenu sans peser sur les filets. En plus de l'eau, ils apportèrent une grande quantité de bois de bonne qualité, des noix de coco, de beaux régimes de plantains et d’autres variétés de bananes, etc., que nous troquâmes contre de petits clous. Vers la tombée de la nuit, nous troquâmes deux autres cochons et l'on nous en apporta un troisième de taille convenable ; toutefois, comme ils refusaient les couteaux, les clous ou tout autre objet que nous proposions en échange, nous ne pûmes l'acquérir.
Ils nous firent bientôt découvrir cette propension au vol mentionnée par tous ceux qui avaient visité les îles du Pacifique Sud. (+)
(+) Lorsque les navires du capitaine Cook accostèrent aux Marquises en 1774 - premiers navires européens à visiter l'archipel depuis plus d'un siècle - ils eurent immédiatement des difficultés avec les indigènes, qui, innocemment, tentèrent de s'emparer de tout ce qui leur tombait sous la main ; voir Forster, *Voyage Round the World*, vol. II, p. 11. Après la visite d'Ingraham, les navires occidentaux firent escale dans les îles en nombre croissant, et les insulaires poursuivirent leurs larcins incessants malgré des représailles brutales ; voir W. Patrick Strauss, *Americans in Polynesia, 1783-1842* (East Lansing, 1963), p. 7-8.
Mais s'ils étaient surpris, ils restituaient (49) immédiatement leur larcin. Entre autres mésaventures, Opye faillit perdre son singe, qu’il avait ramené de Saint-Jago’s (*) avec beaucoup de soin et de peine. À la tombée de la nuit, l’un des indigènes qui aidaient à charger le bois à bord sauta par-dessus bord en emportant la broche à rôtir sur laquelle était fixé un émerillon, mais celle-ci fut aussitôt remontée à bord. Je découvris plus tard que c’était là tout ce qui restait de nos ustensiles de cuisine, hormis le « caboose » en fer et les marmites. (+)
(+) « Caboose » désigne un fourneau sur le pont d'un navire ou, plus généralement, la cuisine de bord lorsqu'elle est située sur le pont.
(*) « Saint-Jago’s : ancien nom anglais de l’île de Santiago (Cap-Vert). » (ChatGPT)
Tout le reste - poêle à frire, louche en fer, fourchette à viande, etc. - avait disparu, ainsi qu’une hache. La manière dont ils avaient réussi à les emporter me laissa perplexe. Dans le gaillard d’avant, où se trouvaient ces objets, il y avait aussi quatre sentinelles et un officier - à moins qu’ils n’aient été ensorcelés par les femmes ; car, je l’avoue, celles-ci étaient capables de détourner l’attention de n’importe quel homme, même affamé, de ses poêles à frire.
Mais pour abandonner cette vaine digression - que je considère comme telle, à la réflexion -, tous les indigènes nous quittèrent à la tombée de la nuit, et je fus heureux d'être débarrassé de leur vacarme insupportable. (++)
(++) Dans son journal, à la date du 17 avril 1791, Dorr notait : « Le bruit incessant des tambours et des conques, mêlé aux voix qui ne cessaient jamais... nous a beaucoup perturbés. Nous avons gardé nos canons chargés et les mèches allumées toute la nuit. »
Ils avaient chanté et battu le tambour toute la nuit durant. Vers dix heures, alors que j'étais allongé dans ma cabine, j'entendis l'un des indigènes ; au son de sa voix, je fus convaincu qu'il se trouvait tout près du navire. J'appelai la garde pour savoir s'ils voyaient quelque chose. Ils répondirent qu'ils ne voyaient rien mais qu'ils entendaient distinctement l'homme. Je supposai qu'il était venu voir si nous dormions tous ou non. Pour le convaincre du contraire, je tirai un coup de canon de quatre livres au-dessus de sa tête, et nous n'entendîmes plus parler de lui. Il regagna silencieusement le rivage, et nous ne fûmes plus dérangés jusqu'au lever du jour. (50)
18 AVRIL. Ils vinrent alors vers nous à la nage, en une véritable marée humaine. Certains nous apportaient du bois, d'autres des fruits, etc. De même, plusieurs réclamèrent des tonneaux pour aller puiser de l'eau, comme la veille, et ils en emportèrent plusieurs. À neuf heures, une soixantaine de pirogues s'étaient rassemblées autour de nous, certaines venant de la Dominique (* Hiva Òa), d'autres appartenant à l'île au large de laquelle nous étions au mouillage. Il devait y avoir pas moins de 600 personnes autour de nous, dans l'eau et dans les pirogues, sans compter la foule massée sur le rivage pour nous observer. Beaucoup étaient vêtus de rouge, de blanc ou de jaune et s'abritaient du soleil sous des palmes, offrant ainsi un spectacle pittoresque.(+)
(+) Dans son journal, à la date du 17 avril 1791, Dorr notait : « Les parures des hommes se composent de bracelets, de dents et de crânes, ainsi que de coiffes en écorce, certaines étant finement ouvragées avec de la nacre et de l'écaille de tortue. Leurs corps sont abondamment tatoués de motifs circulaires très soignés. »
Plusieurs femmes montèrent à bord et beaucoup d'autres auraient voulu en faire autant ; mais, constatant qu'elles détournaient mes hommes de leur devoir, je l'interdis. Comme ces gens commençaient à se montrer très importuns, il fallait mobiliser tout l'équipage en permanence pour les empêcher de monter à bord et parer à leurs méfaits. Ils nageaient sous la coque et surgissaient armés de longues perches avec lesquelles ils brisaient en éclats toutes les fenêtres de nos cabines. La présence de leurs femmes et de leurs enfants prouvait qu'ils n'avaient aucune intention sérieuse de nous attaquer ; ils n'étaient pas non plus, armés comme des gens prêts aux hostilités. Toutefois, comme ils continuaient à se montrer gênants et malicieux, je pris le parti de lever l'ancre et de les laisser tels que je les avais trouvés, de peur qu'ils ne me poussent à faire feu sur eux, ce qui, sans aucun doute, aurait causé la mort de nombre d'entre eux. C'est ce que je voulais éviter par-dessus tout.
Les anciens se comportèrent tous convenablement et s'efforcèrent de contenir les jeunes dans leur agitation bruyante et vaine. Peut-être gardaient-ils en mémoire le sort de leur malheureux compatriote, abattu par les Britanniques quinze ans plus tôt pour un motif futile. (+)
(+) Peu après l'arrivée de Cook, ses hommes abattirent un homme qui avait volé une hache ; voir Forster, *Voyage Round the World*, vol. II, p. 11. Dorr fit remarquer, dans son entrée du 18 avril 1791 : « Les anciens semblaient les plus craintifs ; ils n'avaient sans doute pas oublié la visite du capitaine Cook, qui, en général, laisse derrière lui des traces de violence partout où il passe. »
(51) Lorsque nous braquions nos mousquets sur les jeunes gens turbulents, les anciens faisaient toujours signe de la main comme pour nous empêcher de tirer, tandis que la personne visée regardait généralement la bouche de l'arme avec indifférence. L'un d'eux lança un petit morceau de bois par-dessus le filet d'abordage ; il m'atteignit à la tête, ce qui me poussa à tirer au-dessus de lui un coup de mousquet chargé de grenaille. Il disparut aussitôt sous l'eau et passa sous une pirogue où se trouvaient plusieurs vieillards. Dès qu'il refit surface, l'un d'eux lui asséna un coup de pagaie sur la tête, tout en semblant lui reprocher la folie de son comportement.
À dix heures, j'avais relevé deux de mes ancres et je m'apprêtais à lever la troisième lorsque les indigènes demandèrent si nous comptions partir ou nous rapprocher du rivage. Nous leur fîmes signe que nous allions les quitter ; ils en parurent peinés et nous supplièrent de rester plus longtemps. Mais j'étais déjà trop excédé par leur vacarme lassant et leurs espiègleries pour prêter l'oreille à cette requête. À dix heures et demie, je levai l'ancre et sortis du port. Avant cette manœuvre, M. Cruft, mon second, avait été grièvement blessé alors qu'il rechargeait un canon sans l'avoir écouvillonné. La pièce fit feu au moment où il refoulait la charge, mais il s'en tira mieux qu'on n'aurait pu l'espérer après un tel accident. Il fut toutefois très gravement brûlé au visage et, sous l'effet d'une douleur atroce, perdit connaissance pendant trente-six heures.
Nous étions restés au mouillage dans ce port du dimanche soir au mardi matin (environ quarante heures), pendant lesquelles j'avais pu me procurer une quantité considérable de noix de coco, de bananes plantains et de fruits à pain, ainsi qu'environ 420 gallons d'eau (* 1600 litres). J'aurais pu avoir beaucoup plus de fruits à pain, mais ils ne se conservent pas. J'ai donc refusé d'en acheter une grande partie. Sans doute, les provisions que pourraient se procurer sur ces îles les navires ayant de l'équipage disponible pour le commerce à terre seraient-elles intéressantes, mais pour un petit navire dans la situation du nôtre, elles ne valent guère la peine d'être prises en compte, sauf en cas d'extrême nécessité.
(52) On ne saurait attendre de moi une description détaillée de cette île ou de l'archipel. Notre séjour fut très bref et je dus me consacrer aux affaires du navire, ce qui m'empêcha de procéder aux observations que l'on aurait pu entreprendre, même durant un laps de temps aussi court.
Ces îles furent découvertes par les Espagnols en 1595 ; ils les nommèrent *Islas Marquesas de Mendoza* en l'honneur de Doña Isabella Mendoza, qui se trouvait à bord de l'un des navires au moment de la découverte. (+) Elles comprennent cinq îles portant les noms suivants, outre l'appellation générale susmentionnée : La Dominica (* Hiva Òa), Santa Christina (* Tahuata), San Pedro (* Moho Tani), Magdalena (* Fatu Iva) et Hood’s Island (* Fatu Ùku).
(+) Le navigateur espagnol Alvaro Mendaña a découvert ces îles en 1595 alors qu'il menait une expédition visant à coloniser les îles Salomon. Il les a baptisées *Islas Marquesas de Mendoza* en l'honneur de l'épouse de son mécène, le vice-roi du Pérou. Celle-ci n'a toutefois pas pris part à l'expédition. Voir Celsus Kelly, *Calendar of Documents; Spanish Voyages in the South Pacific from Alvaro de Mendaña to Alejandro Malaspina, 1567-1794* (Madrid, 1965), p. 161-163, 399-409.
Quant à la nature du sol, je ne peux que supposer sa fertilité au vu de l'abondance des fruits ; depuis le navire, nous distinguions nettement de vastes bosquets de cocotiers, de bananiers et d'arbres à pain. Ces derniers, situés au plus près de nous, semblaient chargés de fruits. Je crois qu'ils ne cultivent pas de tubercules - tels que pommes de terre, taro, ignames, etc. - comme c'est le cas aux îles Sandwich.
Personne ne descendit à terre hormis Opye, et celui-ci accordait tant d'attention aux femmes qu'il ne laissait aucune autre pensée ou préoccupation troubler son esprit. Lorsqu'il revint à bord, je lui demandai ce qu'il avait vu à terre ; il répondit qu'il y avait beaucoup de belles femmes. Je lui demandai s'il n'avait rien vu d'autre, mais il dit que non, car les femmes s'agglutinaient autour de lui, lui masquant ainsi la vue de tout le reste.
Ils ne semblent posséder aucun grand quadrupède hormis les porcs, lesquels paraissent rares, puisque nous n'en avons vu que quatre durant notre séjour. Ils ont des rats aux pattes plus longues que ceux que nous connaissons. Je suppose qu'ils les consomment, car l'homme qui nous en a apporté un a fait signe que c'était bon à manger. Nous n’avons vu que peu de poissons, bien que, sans aucun doute, (51) ils en aient en abondance comme c'est le cas près de toute terre située sous les tropiques. Mais la nouveauté de notre navire les arracha à leurs diverses occupations. Je suis même certain d'en avoir vu beaucoup rester dans l'eau, accrochés aux flancs de notre bâtiment tout au long de la journée, sans manger ni boire.
Quant à l'apparence physique des indigènes, ils étaient bien bâtis, tant les hommes que les femmes, bien que ces dernières fussent en général de petite taille, ce qui n'allait pas sans exceptions. Les hommes étaient remarquablement robustes et bien proportionnés, avec des visages ouverts et agréables qui semblaient refléter une sérénité et un bonheur rarement rencontrés chez les peuples civilisés. Les hommes étaient tous abondamment tatoués. Cet ornement - car c'est ainsi qu'ils le considèrent - est, au mieux, fort peu seyant. Toutefois, ces gens, qui disposaient les motifs avec une grande régularité sur chaque muscle correspondant, avaient bien meilleure allure que nombre d'habitants des îles Sandwich, lesquels semblent rivaliser d'irrégularité en la matière. Ces hommes ne semblaient suivre aucune mode particulière pour la coupe ou la coiffure de leurs cheveux. Certains avaient une bande rasée depuis le milieu du front jusqu'à la nuque, laissant les cheveux assez longs de chaque côté ; d'autres les portaient courts sur les côtés et longs au centre, comme aux îles Sandwich ; certains encore les avaient courts d'un côté et longs de l'autre, tandis que d'autres arboraient une chevelure bouclée sur toute la tête.
Les femmes, comme je l'ai déjà noté, étaient généralement belles. Certaines, nous en avons vu, étaient enduites d'une couleur jaune qui paraissait très jolie de loin, et l'était tout autant de près grâce à son parfum agréable. Hommes et femmes avaient les oreilles percées et y pendaient soit des morceaux de corail, soit des fleurs à l'agréable parfum. C'était le seul ornement que nous ayons vu chez les femmes, hormis les motifs [tatouages] qui se limitaient à leurs épaules, leurs lèvres et leurs mains.
Les hommes portaient des ornements de tête, des colliers et des diadèmes. Les ornements de tête étaient faits de plumes de coq sur un fond de jonc épais. Les colliers étaient en bois recouvert de graines rouges, fixés par une substance collante. (54) Les diadèmes, si l'on peut employer ce terme, se composaient d'une petite bande faite de végétaux ou de fibres de noix de coco. Y étaient fixées des coquilles d'huître perlière, la face brillante tournée vers l'extérieur. Celles-ci étaient recouvertes d'écailles de tortue finement sculptées ; ce contraste avec la nacre produisait un bel effet et mettait parfaitement en valeur le travail de sculpture. Bon nombre d'hommes portaient une parure très singulière : des crânes humains suspendus à leurs marros (* Voir note plus haut), devant et derrière, ainsi que de grosses touffes de cheveux et de dents humaines attachées à leurs genoux et à leurs bras. Quant à savoir s'il s'agissait de souvenirs de compagnons disparus ou de trophées de leurs exploits guerriers, je laisse le soin d'en juger à ceux qui possèdent déjà, ou posséderont à l'avenir, une connaissance plus approfondie de leurs mœurs et coutumes.
Leurs divertissements semblent consister à chanter et à danser. Leurs chants sont agréables et ils en marquent la mesure avec précision en frappant dans leurs mains. À cet égard, ils ressemblent davantage aux indigènes de la côte nord-ouest de l'Amérique qu'aux habitants des îles Sandwich, dont les chants semblent conçus pour ne plaire qu'à eux-mêmes. Opye parut quelque peu contrarié lorsque je lui fis remarquer qu'ils chantaient bien mieux que ses compatriotes ; il répondit toutefois, non sans une certaine fierté, que s'ils chantaient mieux, ils ne possédaient pas autant de porcs. Ils ne savaient pas non plus cultiver la pomme de terre ou le taro. Il évoqua par ailleurs bien d'autres domaines où son pays l'emportait ou excellait, jusqu'au moment d'aborder la question des femmes qui, aux yeux d'Opye, contrebalançaient finalement tous les avantages qu'il avait précédemment attribués à sa patrie.
Leurs pirogues sont constituées d'un tronc unique dont l'intérieur a été évidé et sur lequel des flancs ont été cousus à l'aide de cordages en fibre de coco. À la proue comme à la poupe, une petite planche est fixée perpendiculairement ; elle repousse l'eau et l'empêche de pénétrer dans l'embarcation lorsque celle-ci avance. La poupe est nettement plus élevée que la proue et présente une forme incurvée se terminant en pointe. La proue est plate et horizontale, de sorte que l'eau la recouvre continuellement ; à son extrémité supérieure se trouve un visage humain grossièrement sculpté. Leurs pagaies sont en bois dur. Ces pirogues monoxyles (55) sont équipées de balanciers ; Les pirogues doubles sont liées entre elles comme aux îles Sandwich, mais avec cette différence : l'une est généralement plus petite que l'autre, alors qu'aux îles Sandwich, elles sont de taille égale. Leurs voiles sont faites de nattes triangulaires, mais ni les pirogues ni les voiles ne présentent la finesse d'exécution qui témoigne du génie supérieur des habitants des îles Sandwich.
Nous n'avons observé parmi eux personne qui bénéficiait d'un respect particulier, ni personne que la plupart des gens craignaient. C'est pourquoi il était d'autant plus difficile de les empêcher de faire des bêtises. Les femmes semblaient soumises à certaines restrictions alimentaires, comme c'est le cas, dans toutes les îles du Pacifique Sud. Opye offrit du porc à l'une d'elles, et elle refusa d'y toucher, disant que c'était Taboo etoo'a [interdit par les dieux]. (* Tapu ètua, en marquisien moderne)
Leur langue présentait des similitudes avec celle des îles Sandwich. De nombreux mots étaient les mêmes, mais Opye ne les comprenait que très vaguement, ce qui me parut un peu extraordinaire, car la langue, de ce peuple, selon le récit de M. Forster, qui visita ces îles avec le capitaine Cook, comme mentionné précédemment, est très proche de l'Otaheitien (* le tahitien). Il semble que l'Otaheitien et la langue des îles Sandwich soient si proches, que lorsque le capitaine Cook découvrit cette dernière, il la comprit aisément grâce à sa connaissance de la première.
À notre arrivée parmi ce peuple, nous ne vîmes rien qui pût laisser supposer qu'une nation européenne ou civilisée fût passée par là depuis le capitaine Cook, venu dix-sept ans plus tôt. Ils semblaient n'avoir que très peu de connaissances du fer. Ils acceptaient les couteaux et les clous, mais sans paraître en comprendre la véritable valeur ; ils les suspendaient à leur cou, tout comme ils le faisaient pour n'importe quel autre objet qu'ils se procuraient. Ils semblaient convoiter tout ce qu'ils voyaient. Un exemple illustre leur méconnaissance des propriétés du fer : le tampon de l'un de nos pierriers (* Petit canon pivotant utilisé sur les navires de guerre jusqu'au XIXe siècle pour tirer des boulets de pierre ou de la mitraille) fut éjecté accidentellement par un tir ; l'un des indigènes le ramassa et l'accrocha à son cou. Il ne s'agissait pourtant que d'une pièce de bois ronde servant à obturer la bouche (56) du canon, pourtant, il refusa de s'en séparer en échange des six clous qu'on lui offrit sous mes yeux. L'un d'eux obtint une bonde de tonneau, à laquelle il sembla attacher tout autant de prix ; impossible de l'acquérir pour trois clous. Comme elle n'était pas peinte, son détenteur distinguait plus aisément qu'il s'agissait de bois, contrairement au tampon de canon, qui était peint en noir. Ils refusaient absolument d'échanger quoi que ce fût contre des fragments de cerclage en fer, pourtant si prisés aux îles Sandwich. Ils transportaient à terre des tonneaux cerclés de fer et les rapportaient remplis d'eau en toute honnêteté, sans jamais en retirer les cerceaux ; s'ils en avaient connu la valeur ou possédé la moindre notion du travail du fer, je doute fort que nous les eussions revus. Cordages, fils, morceaux de bois, pain, viande ou tout autre objet provenant du navire étaient conservés avec le plus grand soin.
La baie que nous venions de quitter était sans aucun doute Port Madre de Dios, car elle correspondait exactement à la description de M. Forster ; les maisons situées au sommet de la colline étaient toujours là, mais même avec nos lunettes - et nous en avions d'excellentes -, nous ne pûmes distinguer aucune palissade autour d'elles, contrairement à ce qu'avaient mentionné les Espagnols et les Anglais. Il est possible que ces structures se soient dégradées sans avoir été remplacées. J'ai remarqué, au sud de Port Madre de Dios, une baie qui semblait plus commode ; près d'une belle plage, nous avons aperçu un grand nombre de maisons (* Hapatoni). Dans la baie que nous quittions, une seule habitation était visible, les autres étant, à mon avis, dissimulées par les arbres, car nous avons vu, à la nuit tombée, de nombreux feux sur les pentes des montagnes. Je conclurai ici mes observations sur les Marquises en notant que nous n'avons vu qu'un seul individu présentant une malformation naturelle - il avait les pieds déformés -, mais nous avons rencontré beaucoup d'hommes borgnes. Je supposais qu'ils avaient perdu l'autre œil au combat.
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Une brise légère venant des montagnes nous poussait vers l'ouest. Plusieurs pirogues nous escortèrent à la sortie de la baie ; leurs occupants nous interpellaient et nous faisaient signe de gagner le port suivant, situé plus au sud et que l'on pouvait apercevoir. Mais, une brise s'étant levée et voyant que nous nous éloignions rapidement, ils regagnèrent le rivage ; là, postés au pied des rochers, ils nous observèrent un long moment.
(57) À midi, le centre de Port Madre de Dios se trouvait au sud-est quart d'est, à une distance de six milles (* 11km). D'après mes observations astronomiques, j'ai situé ce port par 9° 5' 6" de latitude sud et 68° 2' de longitude ouest de Boston. Cette position se trouve à quatorze milles à l'est de celle indiquée par le capitaine Cook. Mes observations n'ont pas été effectuées sur place, mais déduites de plusieurs relevés effectués quelques jours avant que nous n'apercevions la terre. Elles doivent sans aucun doute s'effacer devant le jugement supérieur de ce grand navigateur, qui a navigué en bénéficiant de tous les avantages offerts par des assistants astronomes et autres moyens dont je ne disposais pas.
19 AVRIL. La brise était si légère que nous n'avions pas encore dépassé La Dominica le lendemain matin. Plusieurs pirogues, simples ou doubles, vinrent à notre rencontre, montées par un nombre d'hommes proportionnel à leur taille. Elles n'apportaient rien à troquer mais avaient parcouru une grande distance, poussées par la curiosité, simplement pour voir notre navire. Je leur fis quelques cadeaux insignifiants et leur demandai des cochons. Ils nous firent signe d'aller à terre, promettant d'en apporter. Mais une brise nous obligea à nous éloigner, et ils parurent déçus de l'échec de leurs tentatives pour nous inciter à nous approcher davantage.
Nous fîmes route au nord-nord-ouest depuis l'île de Dominica et, à quatre heures de l'après-midi, nous aperçûmes deux îles sous le vent. (+)
(+) La partie du journal d'Ingraham relatant sa découverte des Nouvelles Marquises a été publiée à deux reprises : d'abord dans les *Collections of the Massachusetts Historical Society*, vol. II (Boston, 1793), p. 20-24, puis dans *Le Voyage d’Ingraham aux îles Marquises* (Oslo, 1937), p. 9-16. Toutefois, ces deux éditions reproduisent la grammaire et la ponctuation assez irrégulières d'Ingraham.
L'une se trouvait au nord-ouest quart d’ouest par rapport à nous, à une distance de 35 lieues (* 192km) de l'extrémité nord-ouest de Dominica (* Ùa Huna). L'autre se situait à l'ouest de notre position (* Ùa Pou). Cette découverte était inattendue, car je savais que nous avions déjà aperçu et dépassé l'ensemble du groupe d'îles appelé les Marquises. J'examinai la carte du monde du capitaine Cook, le récit de ses voyages ainsi que celui de Quiros - qui accompagnait l'amiral espagnol ayant découvert les Marquises en 1595 et à qui l'on attribue la rédaction du récit de l'expédition. Je consultai également le compte rendu de Monsieur de Bougainville sur les circumnavigateurs et les terres qu'ils avaient découvertes, ainsi que toutes mes cartes et tous mes globes récents. Mais je ne trouvai (58) aucune trace de plus de cinq îles dans l'archipel appelé Marquises de Mendoza, ni d'aucune terre située à l'emplacement des îles que nous apercevions alors. J'avais des raisons de conclure que nous étions les premiers découvreurs, et je nommai la première île Washington (* Ùa Huna) en l'honneur de l'illustre président des États-Unis d'Amérique. L'autre, je l'appelai île Adams (* Ùa Pou), en l'honneur du vice-président. À cinq heures, deux autres îles furent aperçues, dont l'une se trouvait entre les îles Washington et Adams. Je la nommai île Fédérale (Nuku Hiva). (+) L'autre était une petite île qui s'étendait vers le sud depuis l'île Adams. (* Peut-être Motu Òa, au sud-est de Ùa Pou) Je la nommai île Lincoln en l'honneur de Son Excellence le général Lincoln. (++)
(+) Dorr nota, dans son journal du 20 avril 1791, qu'ils nommèrent l'île « en l'honneur de notre nouvelle constitution, égalitaire et libérale, que j'espère aussi permanente que l'île elle-même ».
(++) Le général Benjamin Lincoln était un officier de la Révolution américaine et le commandant de la milice du Massachusetts qui réprima la rébellion de Shays.
La position de ces îles est la suivante : l'île Washington se trouve par 8° 12' de latitude sud et 140° 19' de longitude ouest de Greenwich ; l'île Adams, par 9° 20' de latitude sud et 140° 47' de longitude ouest ; l'île Federal, par 8° 44' de latitude sud et 140° 50' de longitude ouest ; et l'île Lincoln, par 9° 24' de latitude sud, avec une longitude presque identique à celle de l'île Adams. On peut apercevoir ces quatre îles simultanément en faisant route vers elles depuis l'est.
Estimation de l’itinéraire d’Ingraham
20 AVRIL. J’ai fait route toute la nuit vers l’île Washington. Le lendemain matin, à six heures, nous nous trouvions à hauteur de son extrémité est et, vers dix heures, nous longions sa côte nord-ouest. Une pirogue montée par trois hommes s’est dirigée vers nous. Ils sont restés immobiles un moment, comme pour nous observer, criant à maintes reprises « Hootah » (* Uta) mot signifiant « terre » ou « à terre » dans la langue des îles Sandwich, et qui, selon moi, avait la même signification pour ces gens. Après de nombreux gestes et signes d’amitié, nous les avons convaincus de s’approcher suffisamment pour recevoir quelques pièces de monnaie et des clous. (+)
(+) Selon le journal de Dorr en date du 20 avril 1791, ces indigènes timides semblaient totalement ignorer l'existence des Occidentaux et leurs coutumes. Lorsque l'un d'eux accepta quelques clous en cadeau, il les jeta aussitôt à la mer, s'attendant à ce qu'ils flottent.
(59) Ils parlaient beaucoup, mais sans grand résultat, car nous n'avons compris qu'une seule chose : qu'il fallait aller à terre. Toutefois, ne voyant aucun endroit propice au mouillage, j'ai fait route plus à l'ouest, et ils ont regagné le rivage à la pagaie en chantant, comme aux Marquises (* du sud).
Ces gens ressemblaient à ceux que nous avions quittés, à l'exception d'un jeune homme dont les cheveux étaient décolorés en blanc aux extrémités, comme c'est l'usage aux îles Sandwich. La pirogue était incurvée à chaque extrémité ; ces dernières étaient identiques et rappelaient la poupe des embarcations des îles Marquises.
J'avais l'intention de jeter l'ancre près de cette île et d'en prendre possession, mais je ne trouvai aucun endroit propice au mouillage d'un navire sur sa côte sous le vent, sauf en cas de nécessité absolue. Je réunis donc mes officiers et mes marins pour leur faire part de ma conviction : l'île devant laquelle nous nous trouvions, ainsi que les trois autres aperçues la veille, n'avaient jamais été vues par des ressortissants d'une nation civilisée autres que nous-mêmes. Je les pris à témoin que je revendiquai ces îles comme une découverte nouvelle appartenant aux États-Unis d'Amérique ; nous poussâmes alors tous trois hourras et confirmâmes le nom d'île Washington.
L'île Washington a un pourtour d'environ dix lieues (* 50km); d'une altitude modérée, elle présente un relief varié de collines et de vallées ainsi qu'une végétation boisée, l'ensemble offrant un aspect fort agréable. Elle est accessible aux embarcations en plusieurs points, mais, comme je l'ai déjà noté, il ne semblait pas y avoir de bon mouillage. Quant au nombre d'habitants, je ne saurais le dire. Nous n'avons aperçu que deux pirogues : celle mentionnée précédemment et une autre que j'ai vu deux hommes mettre à l'eau (je l'ai observée à la lunette), mais ils se sont aussitôt dissimulés et ne se sont pas risqués à venir vers nous. Nous n'avons vu aucune habitation, bien qu'elles fussent sans doute cachées sous les arbres, comme à Port Madre de Dios. Les îles Federal et Adams semblaient avoir sensiblement la même étendue et la même hauteur que l'île Washington, d'après ce que j'ai pu en juger à la distance où nous sommes passés.
Relevé de l’île Washington/Ùa Huna par Ingraham
Une fois la cérémonie de prise de possession achevée, nous avons mis le cap au large en direction d’une autre île (60) se dressant à l’ouest quart nord à une distance de dix lieues (* Nuku Hiva à + ou – 50km). À six heures du soir, nous nous trouvions à deux lieues de l'île (* 10km). Elle était bien plus élevée que l'île Washington, mais semblait avoir une étendue comparable. Sa partie nord-est est très accidentée et morcelée ; ses sommets se terminent en crêtes et en pics de forme pyramidale, l'ensemble offrant un aspect volcanique.
La nuit approchant, je ne pus examiner cette île en détail, bien que je l'eusse vivement souhaité. Toutefois, s'attarder sans autre motif aurait pu être jugé inapproprié par les associés de l'expédition. Je fis donc route vers le nord. Je baptisai cette dernière île « île Franklin » en l'honneur de Son Excellence le docteur Benjamin Franklin. (* L'île a peut-être été vue deux mois avant Marchand par l'Américain Joseph Ingraham, qui l'aurait nommée « Franklin Island », mais il n'est pas possible de savoir s'il s'agissait de Motu Iti ou de la côte nord de Nuku Hiva, qu'il aurait pris à tort pour une nouvelle île [Wikipedia]). Je ne saurais décrire cette île avec précision pour les raisons susmentionnées. Elle semblait néanmoins bien boisée et habitée ; en effet, dès que nous nous éloignâmes, les indigènes allumèrent des feux, comme pour nous inciter à rester. La latitude de l'île Franklin est de 8° 4' sud et sa longitude de 140° 49' ouest. Son centre se situe à dix lieues de l'île Washington, dans le secteur ouest-nord-ouest.
(*) Ce dernier paragraphe, pourtant traduit du texte original, est confus ; ayant donné plus haut le nom de « Federal » à Nuku Hiva, on se demande à quelle autre île il a donné le nom de « Franklin », à moins que ce ne soit « Motu 5iti » comme le signale la citation précédente de Wikipedia.
L’ilot de Motu Iti (Crédits Jean- François Butaud)
21 AVRIL. Nous avons fait route vers le nord depuis cette île jusqu'à six heures le lendemain matin, moment où nous avons aperçu deux autres îles situées au ouest-nord-ouest, à une distance de huit lieues. Nous avons mis le cap sur elles et, à deux heures de l'après-midi, nous sommes passés entre les deux. J'ai baptisé l'une d'elles « île Hancock » (* Hatu Taa/Hatu Tū) en l'honneur de Son Excellence le gouverneur du Massachusetts (+). J'ai nommé l'autre « île Knox » (* Èiao) d’après Son Excellence le général Knox (++).
(+) John Hancock (1737-1793), premier signataire de la Déclaration d'indépendance, fut gouverneur du Massachusetts de 1780 à 1784 et de 1787 à 1793.
(++) Henry Knox (1750-1806) fut général de l'armée continentale pendant la Révolution et secrétaire à la Guerre (1785-1794) sous les régimes de la Confédération et du gouvernement fédéral.
Je me suis dirigé vers l'île Hancock, mais n'y trouvant aucun mouillage, j'ai changé de cap. En longeant l'île Knox, nous avons croisé plusieurs belles baies offrant un bon abri contre les alizés ; toutefois, la nature rocheuse des rivages environnants me laissait penser que le fond était de mauvaise qualité. L'une de ces baies semblait égaler Port Madre de Dios en termes d'abri, de facilité de débarquement, etc., mais ses rivages indiquaient un mauvais fond.
(61) Il peut arriver que tout navire ou bâtiment naviguant dans des eaux inconnues soit contraint, par nécessité, de mouiller au milieu de rochers. Il serait judicieux qu'ils soient équipés d'une chaîne de 25 ou 30 brasses (* 45 ou 50m), ce qui leur permettrait de mouiller n'importe où sans risquer de perdre leur ancre ni de mettre le navire en péril.
Dans la meilleure baie mentionnée plus haut, que j'ai baptisée « Brattles Bay », nous avons aperçu une maison au sommet d'une colline, au-dessus d'une belle cocoteraie, mais nous n'avons vu personne s'y agiter. Nous étions déjà passés devant une autre maison sans parvenir à y voir le moindre habitant. Opye a expliqué qu'ils avaient peur, tout comme à Atooi (* ?) lorsqu'ils avaient vu un navire pour la première fois. Il a raconté qu'ils tiraient leurs pirogues à terre et restaient à l'abri jusqu'à ce que quelques-uns, voyant le navire approcher, trouvent le courage de s'aventurer vers lui et reviennent avec des perles, des bibelots, etc. Alors, nombre d'entre eux, séduits par cette aubaine, se mettaient à l'eau pour aller voir les étrangers, poussés par la curiosité autant que par l'espoir d'un gain. Au vu des maisons que nous avons aperçues, je ne doute pas que l'île Knox soit habitée.
La tombée de la nuit m'empêcha de poursuivre l'exploration et je fis route vers l'ouest. Le vent soufflait de terre par fréquentes et violentes rafales, rendant périlleuse toute navigation au plus près de l'île durant la nuit. En outre, sous ces latitudes tropicales, le vent a coutume de tourner la nuit, abandonnant le régime habituel des alizés pour souffler d'ouest. Comme nous nous trouvions à proximité immédiate de la côte, il eût été imprudent de nous exposer à un tel risque.
L'île Knox a une circonférence d'environ vingt milles (* 32km). Elle semble fertile et agréable à l'œil de tous côtés, mais plus particulièrement à l'ouest et au nord-ouest, où elle est bien boisée et compte de beaux bosquets de cocotiers. L'île Hancock a une circonférence d'environ cinq lieues (* 20km). Elle ne semble offrir ni port ni abri pour les navires, mais reste accessible aux embarcations en de nombreux points. Elle est bien verdoyante, couverte d'arbres et d'arbustes. Sa position est de 8° 3' de latitude sud et 141° 14' de longitude ouest.
L'île Knox se situe par 8° 5' de latitude sud et 141° 18' de longitude ouest.
Quant à la position de ces sept îles que nous avons découvertes et auxquelles j'ai donné des noms, (61) je présume qu'elle n’est pas loin de la réalité. Pour Federal Island, aperçue en fin d'après-midi, une légère erreur d'estimation est toutefois possible, car je n'ai pas eu l'occasion d'en déterminer la distance par triangulation. Néanmoins, étant assez certain de la position des îles Washington et Adams, il est impossible de manquer Federal Island, puisqu'elle se trouve entre les deux ; comme je l'ai déjà fait remarquer, on peut les voir toutes trois simultanément en arrivant de l'est.
Correspondance des noms donnés par Ingraham avec les noms actuels.
D'après ce qu'affirme M. de Bougainville, il est assez évident que ces îles n'ont pas été aperçues par les Espagnols en 1595, époque à laquelle ils découvrirent les Marquises. Toutefois, comme beaucoup de ceux qui liront ceci n'ont peut-être pas consulté le récit du voyage de M. de Bougainville, il ne semble pas inutile d'en rapporter ici le passage pertinent. On trouvera ce à quoi je fais allusion dans l'introduction de l'édition anglaise établie par J. R. Forster (F.R.S.), à la page xxi. Dans cette introduction, M. de Bougainville passe en revue tous les voyages de circumnavigation réalisés jusqu'alors ainsi que les diverses découvertes effectuées dans les mers du Sud. À la page susmentionnée, il écrit : « En 1595, Alvaro de Mendaña, compagnon de Mendoza lors du voyage précédent, appareilla de nouveau du Pérou avec quatre navires à la recherche des îles Salomon. Il était accompagné de Fernando de Quirós, qui devint par la suite célèbre grâce à ses propres découvertes. Mendaña découvrit, entre 9° et 11° de latitude sud et par environ 108° de longitude ouest de Paris, les îles San Pedro, Magdalena, Dominica et Santa Cristina ; il les nomma toutes « Las Marquesas de Mendoza » en l'honneur de Doña Isabel de Mendoza, qui participait au voyage. » (+)
(+) Comme indiqué précédemment, ce récit est globalement exact mais comporte des erreurs de détail. En particulier, ni Doña Isabella de Mendoza ni son mari Don Juan de Mendoza y Luna, vice-roi du Pérou et mécène de Mendaña, n'ont jamais pris part à une expédition dans le Pacifique.
Je suppose que cette longitude résulte d'une erreur de l'imprimeur ou du traducteur, car ces îles se situent par 136°33' de longitude ouest de Paris. Il ressort toutefois clairement de ce récit que les Espagnols ne revendiquaient que quatre îles au sein de ce groupe et n'en aperçurent jamais d'autres.
Le capitaine Cook, qui visita les Marquises en (* avril) 1774, découvrit une petite île ronde située environ au nord-nord-est de Dominica (63) qu’il nomma Hood’s island (* Fatu Ùku). Elle saute aux yeux lorsque l'on arrive de l'est et que l'on fait route entre San Pedro et Dominica. En effet, nous avons aperçu d'un seul regard les quatre îles découvertes par les Espagnols.
N'ayant pu trouver, malgré des recherches approfondies, la moindre mention de ces îles, j'estime qu'il n'y a ni inconvenance ni présomption à leur donner un nom et à revendiquer leur découverte.
S'il venait à être prouvé par la suite que des îles situées au même endroit avaient déjà été aperçues, je renoncerais à ma revendication avec autant de simplicité que je l'ai formulée. (+) D'après le récit de M. de Bougainville concernant les divers tours du monde et les découvertes réalisées, il semble que personne ne se soit approché de ces îles d'aussi près que les Espagnols qui ont découvert les Marquises ; leur découverte suivante, au cours du même voyage, fut (64) l'île San Bernardo, située à 240 lieues à l'ouest des Marquises (* Actuelle Pukapuka, atoll des îles Cook du Nord, découvert par l’expédition de Mendaña le 20 août 1595.(ChatGPT)). J'en déduis qu'ils ont dû faire route vers le sud-ouest ou l'ouest-sud-ouest depuis le port Madre de Dios. En 1774, le capitaine Cook fit route au sud-sud-ouest, alors que le groupe que j'ai découvert - du moins les quatre premières îles - se trouve au nord-ouest du port Madre de Dios. Je vais maintenant quitter ces îles, laissant aux explorations futures le soin de déterminer qui les a découvertes en premier.
Comme je l'ai déjà mentionné, nous avons mis le cap au large de l'île Knox dans la soirée du 21. Une fois dégagé de la terre et après avoir fait un peu de chemin vers l'ouest, j'ai viré au nord, avec l'intention que la prochaine terre en vue soit la côte nord-ouest de l'Amérique. Toutefois, je me suis vu contraint par la suite de renoncer à ce projet. J'ai préféré perdre un peu de temps aux îles Sandwich plutôt que de risquer de perdre mes hommes, frappés par le scorbut faute d'eau. En outre, je manquais cruellement de bois ; brûler le charbon destiné à la forge aurait compromis la suite du voyage, car je ne pouvais me permettre de mobiliser hommes et temps pour fabriquer du charbon de bois. Notre traversée de l'île Knox aux îles Sandwich n'offrit rien de divertissant ni de digne d'intérêt.
(+) Lorsque le récit de la découverte d’Ingraham fut publié pour la première fois en 1793, la note suivante y fut annexée : « Depuis la rédaction de l’extrait ci-dessus, le bibliothécaire du collège, M. Harris, a consulté tous les ouvrages de cartes et de voyages de la bibliothèque, notamment ceux de Dalrymple et de Cook, sans trouver la moindre île indiquée entre les Marquises (* du sud) et l’équateur. Plusieurs autres cartes et récits de voyages ont été examinés, dont le nouvel atlas de Harrison imprimé en 1791 ; toutefois, rien dans ces documents ne vient contredire la prétention de notre concitoyen à la découverte initiale de ces sept îles, auxquelles l’opinion publique, par souci d’équité, donnera à l’avenir le nom d’îles Ingraham. » Voir Massachusetts Historical Society, *Collections*, vol. II, p. 24. La découverte d’Ingraham fut cependant bientôt réitérée par d’autres, et il perdit ainsi la chance d’inscrire durablement son nom dans la nomenclature du Pacifique. En juin 1791, deux mois seulement après le passage d’Ingraham, le capitaine français Étienne Marchand explora ces mêmes îles. Il baptisa l’archipel « îles de la Révolution » et donna aux îles qu’Ingraham avait nommées Adams, Lincoln, Federal, Franklin, Knox et Hancock les noms respectifs de Marchand, Plate, Baux, Deux Frères, Masse et Chanal. (* Marchand n’a pas relevé Ùa Huna, l’île Washington d’Ingraham.) Plus tard, Marchand et Ingraham se rencontrèrent à Canton - comme le relate le journal d’Ingraham - et convinrent qu’Ingraham pouvait légitimement revendiquer la primeur de la découverte ; voir Charles Pierre Fleurieu, *A Voyage Round the World... by Etienne Marchand* (Londres, 1801), vol. II, p. 103. Entre-temps, toutefois, l’un des navires anglais de l’expédition Vancouver ainsi qu’un autre navire de commerce américain tombèrent sur ces mêmes îles et y laissèrent, à leur tour, de nouveaux noms. Même en 1798, l’Américain Edmund Fanning - qui aurait pourtant dû être mieux informé - revendiqua la découverte des îles Knox et Hancock, les rebaptisant respectivement New York et Nexsen. Heureusement pour le géographe consciencieux, cette confusion a été levée à l'époque moderne grâce à un expédient simple : désigner ces îles comme le groupe nord-ouest des Marquises tout en utilisant les noms autochtones pour chacune d'elles - la plus connue étant Nuku Hiva (La « Federal Island » d'Ingraham). Pour une étude approfondie de l'exploration et de la nomenclature de ces îles, incluant un tableau récapitulatif des différentes dénominations, voir Peter H. Buck, *Explorers of the Pacific; European and American Discoveries in Polynesia* (Honolulu, 1953), p. 43-44, 56, 63-67.
ÉPILOGUE
Après avoir quitté les îles Marquises, le *Hope* fit voile vers le nord en direction des îles Hawaï, puis vers Haida Gwaii, sur la côte nord-ouest, où il arriva en juin 1791 (* Les îles de la Reine-Charlotte, au large de la côte nord-ouest de la Colombie britannique, au Canada.) Le navire et son équipage passèrent l'été à commercer avec les peuples autochtones de la côte nord-ouest du Pacifique, échangeant avec grand succès des fourrures de loutre de mer. À l'automne, Ingraham mit le cap sur Canton, en Chine, où les fourrures furent vendues dans le cadre du système de Canton.
Au début des guerres de la Révolution française (1792-1802), la Grande-Bretagne délivra des lettres de marque pour armer des navires de commerce en vue de la course ; elle offrait aux équipages une part du produit de la vente des navires ennemis capturés, constituant ainsi une incitation économique majeure pour entraver le commerce français. Le *Hope*, un navire immatriculé à Londres et appartenant aux négociants George Glenny et David Boyn, fut armé à cette fin, recevant initialement huit canons de six livres. Le 26 mars 1793, le capitaine Samuel Roscow obtint une lettre de marque du roi George III, autorisant officiellement le *Hope* à saisir des navires de commerce et des corsaires français en tant que prises légitimes.(Wikipedia)
Traduit de l'anglais par Jacques Iakopo PELLEAU - Publié le dimanche 6 septembre 2026 à Taiohaè, Nuku Hiva.
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